pyjama de naissance

Les vacances, ça peut aussi se passer en pyjama. Le pyjama en flanelle pur coton, douce et bien chaude. Et, comme un malade qui ne s’était pas regardé depuis longtemps, et composant à tout moment le visage qu’il ne voit pas d’après l’image idéale qu’il porte de soi-même dans sa pensée, recule en apercevant dans une glace, au milieu d’une figure aride et déserte, l’exhaussement oblique et rose d’un nez gigantesque comme une pyramide d’Égypte, moi pour qui ma grand’mère c’était encore moi-même, moi qui ne l’avais jamais vue que dans mon âme, toujours à la même place du passé, à travers la transparence des souvenirs contigus et superposés, tout d’un coup, dans notre salon qui faisait partie d’un monde nouveau, celui du temps, celui où vivent les étrangers dont on dit « il vieillit bien », pour la première fois et seulement pour un instant, car elle disparut bien vite, j’aperçus sur le canapé, sous la lampe, rouge, lourde et vulgaire, malade, rêvassant, promenant au-dessus d’un livre des yeux un peu fous, une vieille femme accablée que je ne connaissais pas. Et quand, arrivée à ma hauteur, elle me faisait un salut auquel s’ajoutait parfois un mince sourire, c’était comme si elle eût exécuté pour moi, en y ajoutant une dédicace, un lavis qui était un chef-d’œuvre.

Je savais Robert myope, j’aurais pourtant cru que, si seulement il me voyait, il ne manquerait pas de me reconnaître ; or, il vit bien le salut et le rendit, mais sans s’arrêter ; et, s’éloignant à toute vitesse, sans un sourire, sans qu’un muscle de sa physionomie bougeât, il se contenta de tenir pendant deux minutes sa main levée au bord de son képi, comme il eût répondu à un soldat qu’il n’eût pas connu. Je n’osais pas appeler Robert comme il n’était pas seul, mais voulant qu’il s’arrêtât pour me prendre avec lui, j’attirai son attention par un grand salut qui était censé motivé par la présence d’un inconnu. Krühl seul, M. Krühl, naviguait en qualité d’armateur. Au tournant du raidillon qui accédait au cabaret de la petite Marie-Anne, la belle Bretonne, Joseph Krühl, dans son attitude familière, la pipe à la bouche et les mains derrière le dos, contemplait la mer. Un bras de mer divisait en deux la ville ; l’eau verte s’étendait à mes pieds ; elle baignait sur la rive opposée une église orientale, puis des maisons qui existaient encore dans le XIVe siècle, si bien qu’aller vers elles, c’eût été remonter le cours des âges.

Comme tous les jours de sa vie, Alain continuait sa ronde de cinq heures du soir à deux heures du matin. Comment, puisque le front, les joues de ma grand’mère, je leur faisais signifier ce qu’il y avait de plus délicat et de plus permanent dans son esprit, comment, puisque tout regard habituel est une nécromancie et chaque visage qu’on aime le miroir du passé, comment n’en eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu s’alourdir et changer, alors que, même dans les spectacles les plus indifférents de la vie, notre œil, chargé de pensée, néglige, comme ferait une tragédie classique, toutes les images qui ne concourent pas à l’action et ne retient que celles qui peuvent en rendre intelligible le but ? Et quand les mouvements que dans notre esprit nous avons fait répéter à l’autre personne, et qui la font agir à notre gré, nous voulons les lui faire exécuter dans la vie, tout change, nous nous heurtons à des résistances imprévues qui peuvent être invincibles. Nous répondons aisément des autres quand, disposant dans notre pensée les petites images qui les figurent, nous faisons manœuvrer celles-ci à notre guise.

Nous ne voyons jamais les êtres chéris que dans le système animé, le mouvement perpétuel de notre incessante tendresse, laquelle, avant de laisser les images que nous présente leur visage arriver jusqu’à nous, les prend dans son tourbillon, les rejette sur l’idée que nous nous faisons d’eux depuis toujours, les fait adhérer à elle, coïncider avec elle. D’exquises images de ce festin historique passeront à la postérité. Au balcon du Gaulois est installée une sorte de lanterne magique, qui fonctionne mal et par intermittence, montrant des binettes trop connues, coupées en deux par la lentille, ou déformées par l’éclairage. Et pour trouver une danseuse aussi belle, aussi animale, aussi parfaite, aussi dorée, il est inutile de faire le tour du monde en passant par Port-Saïd, Colombo, Hanoï, et San-Francisco. Tout le monde connaissait mes manières prime-sautières, mais ces sanglots ahurissaient un peu et paraissaient hors de proportion avec le sujet. Comme je sortais le matin après être resté éveillé toute la nuit, l’après-midi, mes parents me disaient de me coucher un peu et de chercher le sommeil.